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Lundi dernier, Le Premier ministre et la garde des Sceaux ont inauguré le centre de détention de Roanne. Sur fond de polémiques, François Fillon et Rachida Dati sont restés environ deux heures, le temps de visiter les lieux et d’aller à la rencontre du personnel de l’administration pénitentiaire. Les premiers détenus arriveront quant à eux dès la semaine prochaine.
L’après-midi du 19 janvier avait tranquillement démarré à Roanne. Il s’est achevé sur le départ en trombe des cortèges ministériels, dérapages sur terre battue à la clé. Plus tôt, dès 13 heures, il a d’abord fallu montrer patte blanche lors des multiples barrages tenus par les forces de l’ordre afin d’approcher le quartier de Mâtel. La quarantaine de journalistes invitée à découvrir le nouveau centre de détention de Roanne, à laquelle il faut ajouter photographes, cameramen et autres preneurs de son, peut dès lors repérer les lieux calmement et dans la bonne humeur. Malgré un ciel gris et capricieux, qui laisse échapper quelques gouttes d’eau.
Tout s’est accéléré lorsque son service de presse a annoncé l’arrivée du « PM », comprenez le Premier ministre, François Fillon. Regroupés devant l’entrée de la bâtisse construit via un partenariat public privé entre l’Etat et Eiffage, les médias s’entassent pour immortaliser le moment. Puis Rachida Dati, ministre de la Justice, débarque à son tour. Les élus locaux, parmi lesquels on reconnaît Laure Déroche, maire de Roanne, Bernard Bonne, président du Conseil général, les députés Yves Nicollin et Pascal Clément (garde des Sceaux de 2005 à 2007), le député européen Françoise Grossetête, le conseiller général Bernard Jayol, ainsi que le préfet, Christian Decharrière, entourent le binôme. Celui-ci avance difficilement de quelques centaines de mètres pour dévoiler la plaque d’inauguration. Laquelle, pour la petite histoire, comporte une faute de grammaire avec l’oubli d’un accent aigu.
DES CELLULES INDIVIDUELLES ET COLORÉES
Puis la visite à proprement parler démarre. Le flot de journalistes doit du même coup gérer l’entonnoir que constituent les couloirs, plus étroits que la cour. Certains se retrouvent de la sorte en queue de peloton. Volontairement pour quelques-uns, davantage intéressés par les cellules, individuelles, colorées et équipées de téléviseur, que par les représentants du Gouvernement. Eux-mêmes sont mis à rude épreuve, interrogés sur la polémique entourant l’inauguration de ce centre de détention, qui souffrirait selon certains témoignages de « graves malfaçons » (Libération du 19 janvier), alors que les détenus doivent arriver en cette fin janvier.
Après un passage par les différents quartiers, puis par le terrain de football, direction les unités de vie familiale. De véritables petits appartements pour permettre aux détenus d’accueillir leur famille de 6 à 48 heures (une fois par trimestre), voire 72 heures (une fois par an). Puis tout le monde se réunit à l’intérieur du gymnase où les panneaux de basket ont laissé place à des chaises grises. Pendant que Rachida Dati et François Fillon s’entretiennent avec les directeurs d’établissements pénitentiaires (une fonction « au sommet de l’échelle » des « métiers les plus difficiles de l’administration », soulignera ce dernier) des alentours, la presse reçoit le discours du Premier ministre. Que celui-ci prononcera presque mot pour mot une demi-heure plus tard.
LE « BUT N’EST PAS DE CRÉER DES “PRISONS 4 ÉTOILES” »
Extraits : « Je veux engager avec vous une politique pénitentiaire solide, moderne, juste et exemplaire (…). Sanctionner, emprisonner, réinsérer : de l’efficacité et des conditions d’application de ces trois principes dépend une certaine idée de la République que j’ai toujours défendue (…). Je veux que le monde pénitentiaire ait le courage de laisser voir, quand elles existent, ses difficultés, ses impuissances, mais je veux aussi qu’il sache mettre ses ambitions en avant, qu’il sache répondre aux reproches dont il est la cible (…), qu’il soit reconnu dans ses efforts, ses succès et ses perspectives nouvelles (…). »
François Fillon rappelle également que « le centre de détention de Roanne est la troisième livraison sur vingt-cinq attendues du programme « 13 200 ». Son but n’est pas de créer des “prisons 4 étoiles”, mais de garantir aux détenus le respect de leurs droits élémentaires – y compris le droit à une existence matérielle décente – mais surtout de faciliter leur réinsertion et de préparer leur sortie dans des conditions optimales. Si les conditions de vie des détenus sont aussi importantes, c’est parce qu’elles contribuent à la réussite de leur parcours et par conséquent sont autant de chances de prévenir la récidive. La privation de liberté est une sanction, une punition légitime, mais qui n’a de sens que si les conditions du rachat sont réunies ».
Avant d’ajouter : « En matière pénitentiaire, nous travaillons selon deux orientations (…) : la première concerne les droits des détenus, le statut des personnels, la déontologie qui règle leurs rapports ; la seconde concerne l’aménagement des peines et le désengorgement progressif des prisons. » Tout en précisant rester « intransigeant vis-à-vis des récidivistes ».
LES DÉCÈS EN PRISON
Présente à ses côtés sur l’estrade, la garde des Sceaux reste muette. Mais, tandis que François Fillon a déjà quitté les lieux, elle prend quelques minutes afin de saluer et poser pour une dernière photo aux côtés des personnels pénitentiaires. Puis reprend à son tour la route, non sans avoir esquivé les questions des journalistes quant au suicide la veille d’un individu en cellule, le douzième ou le quatorzième, selon les sources, depuis le début de l’année en France. Il leur faudra se contenter de l’allocution du « PM » : « La forte augmentation des suicides est un défi douloureux qui nous est collectivement lancé. Une mission a été confiée au Dr Louis Albrand. Ses conclusions seront très prochainement remises à Rachida Dati. »
16 heures, la “crémaillère” s’achève. Il est temps de regagner sa voiture, à environ 1 km de là. A pied ou à bord de navettes de la Star (Société des transports de l’agglomération roannaise), au choix. Le temps d’admirer les quelque dizaines de fourgons de CRS stationnés tout au long de l’artère qui mène au centre de détention.
En chiffres
Le centre de détention de Roanne, c’est :
30 800 m2 environ
600 places destinés à des détenus majeurs
6 millions d’euros de coût de fonctionnement annuel
Plus de 290 personnels de l’administration pénitentiaire, 40 personnes employées par le secteur privé et plus de 30 équivalents plein temps
2 quartiers masculins de 240 places chacun
1 quartier féminin de 90 places
1 quartier d’accueil de 30 places pour les nouveaux arrivants
1 quartiers d’isolement de 12 places
1 quartier disciplinaire de 14 places
Article paru dans l'édition du 23 janvier de Paysans de la Loire / La Loire cette semaine
Les samedis 1er et 8 décembre, la mairie de Roanne organisait des visites publiques du futur centre de détention. Un succès populaire pour un parcours forcément spécial.
Les premiers échos étaient de bon augure. Samedi 8 décembre, vers 10 heures, en attendant son tour, devant un café offert par la ville de Roanne, les commentaires des visiteurs précédents, à leur sortie du chantier du centre de détention, laissent présager d'une suite intéressante. "C'était vraiment passionnant", glisse cette dame à son mari, plus occupé à taper ses chaussures pour en décrocher la boue.
Timing impeccable, le tour du propriétaire démarre à l'heure prévue. Comme sept jours plus tôt, le rendez-vous démarre sous un chapiteau avec François Brossard, directeur de projet chez Eiffage, la société qui bâtit l'installation via un partenariat public-privé (1). Image de synthèse à l'appui, il dévoile le fonctionnement futur de l'enceinte, qui jouxte la zone industrielle de Matel. Elle se composera d'une zone hors détention, avec la partie administrative, les locaux techniques et ceux du personnel, et d'une zone détention, avec les quartiers d'hébergement, les espaces d'activités socioculturelles (culte, promenade et sport), les ateliers de production, l'unité de consultation, les locaux de formation, les parloirs et les unités de visite familiale.
Place désormais à quarante-cinq minutes de déambulation. C'est Alessandro qui mène les troupes. "Restez groupés, même s'il reste encore quelques trous pour vous échapper", lance-t-il hilare dans son porte-voix. Après quelques pas, on découvre les parloirs et leurs trois "appartements", qui recevront les détenus et leurs familles.
"Chaque détenu aura la clé de sa porte"
Arrive le gros morceau de la promenade : les trois bâtiments d'hébergement. Deux réservés aux hommes, avec 240 cellules chacun, et un aux femmes, qui comprend 60 cellules. Un total de 570, auquel il faut ajouter les 30 cellules réservées à l'accueil des nouveaux arrivants. Toutes sont individuelles. Ici, pas de réfectoire, chacun déjeunera dans son coin ou pourra retrouver son voisin. "Ce n'est pas une maison d'arrêt mais un centre de détention, confie un employé d'Eiffage, casque de chantier bien enfoncé sur la tête. Chacun aura donc sa clé et pourra fermer sa cellule durant ses sorties ou s'il souhaite naviguer dans son étage pour rejoindre l'une des salles d'activité (musculation, coiffeur). Les détenus emprisonnés ici ne seront pas dangereux".
Pour permettre une meilleure immersion, les responsables du chantier ont aménagé une des cellules. 10 m2. Les couleurs des murs sont encore sommaires. Du gris et du blanc. La seule odeur qui flotte est celle du neuf. Tout de suite à droite, deux petites portes à battant laissent entrevoir un petit cabinet de toilette, avec douche, WC et un lavabo avec miroir. Face à la porte, un lit métallique noir, qui attend son matelas. Dans le coin opposé, à côté de la fenêtre équipée de barreaux, un petit bureau et une penderie. Petit "luxe", une prise est prévue pour l'antenne de la télévision, disponible en option. Quelques réflexions fusent, comme celle de ce couple : "Il y en a qui n'ont même pas de quoi se payer ce confort (…). C'est mieux que quand j'allais à l'hôtel pour mon travail."
"Il faudrait s'appeler Bubka pour passer par-dessus le mur"
De retour sous le soleil, Alessandro guide la grosse quarantaine de curieux sur le chemin de ronde. Alors qu'il explique où se trouvera le terrain de football, quelques personnes traînent en queue de peloton. Comme cet homme d'une cinquantaine d'années. Bien au chaud dans son blouson rouge, il s'intéresse au mur d'enceinte ô combien lisse, haut de 6 mètres et avec des bords supérieurs arrondis pour éviter les assauts au grappin : "Il faudrait s'appeler Bubka (premier perchiste à avoir franchi la barre des 6 mètres, NDLR) pour passer par-dessus !"
Un deuxième employé d'Eiffage accompagne le groupe des retardataires. Et répond à leurs questions : "Il y aura un système pour brouiller les fréquences des téléphones (…), les femmes disposeront d'un potager (…), le travail des détenus devrait être rémunéré jusqu'à 50 % du smic horaire." Les oreilles attentives se régalent. Les voici désormais devant l'un des symboles du monde carcéral : le mirador. A Roanne, il y en aura deux, chacun étant chargé de surveiller une moitié du centre. Les équipes se relaieront toutes les deux heures. Avec, à chaque fois, l'obligation de monter puis de descendre les escaliers en colimaçon qui les séparent de la plateforme de surveillance, à 19 mètres du sol.
Il est déjà 11h20, le groupe suivant attend devant la grille du chantier. Face au succès de cette ouverture au public (1 000 visiteurs), la ville réfléchit déjà à proposer de nouvelles dates. Il lui reste encore un petit peu moins d'un an. Place ensuite à la pendaison de crémaillère et à l'emménagement des "locataires".
(1) "Eiffage bâtit quatre établissements à Roanne, Lyon, Nancy, et Béziers, pour un total de 2 790 places de détention. Ce contrat regroupe le financement, la conception, la réalisation, l’entretien et la maintenance sur une durée d’environ 27 ans de ces établissements", a précisé le ministère de la justice en mars dernier.
En quelques chiffres
53 millions d'euros hors taxe de travaux
30 800 m2 de surface
22 000 m3 de béton
11 bâtiments
600 places
500 arbres et arbustes
Article paru dans l'édition du 14 décembre de La Loire cette semaine