Autrefois speakerine de Geoffroy-Guichard, Laurence Dabrainville mène aujourd'hui un combat prud'homal contre la Fédération française de football, son employeur entre 2001 et 2006. En attendant de recevoir les indemnités de licenciement qu’elle exige, elle subsiste comme elle peut. Dans la précarité, hébergée par des amis ou passant la nuit dans sa voiture.
En football, une carrière peut très vite basculer de la lumière à la pénombre. C'est bien connu. Ce qui l'est moins, c'est que cela ne concerne pas uniquement les joueurs. Laurence Dabrainville, qui a longtemps animé les soirées de match à Geoffroy-Guichard au côté d'Edmond Teyssier, en fait l'amère expérience.
Recrutée comme animatrice nationale du football féminin par la Fédération française (FFF) en 2001 afin de « développer la discipline », elle a même assuré l'intendance des Bleues lors de la Coupe du monde 2003. Deux ans plus tard, elle découvrait sur Internet la suppression de son poste. Sans qu’elle en sache les raisons, son licenciement, pour motif économique, s'est finalement concrétisé en février 2006. « Sans indemnités ni paiement de mes 77 jours de congés, mais avec des retenues de salaire », précise-t-elle aujourd'hui.
Voilà pourquoi Laurence Dabrainville se retrouve engluée dans un combat juridique. Le 21 septembre dernier, le conseil de prud'hommes de Paris l'a confortée dans sa démarche en adressant un carton rouge à la FFF. Bilan : 32 000 euros d'indemnités pour licenciement sans cause réelle et sérieuse ainsi que 2 000 euros de dommages et intérêts pour retenue abusive sur le solde de tout compte. Si elle estime que ce jugement la réhabilite, Laurence Dabrainville a choisi de ne pas lâcher le morceau : « Je n’avais pas l’intention de multiplier les procédures, car je ne touche pas d'argent pendant ce temps-là. Et puis, de toute façon, cela ne réparera pas les maux subis. J'ai tenu à faire appel car j'ai été déboutée de deux demandes auxquelles je tiens et pour lesquelles je possède des preuves importantes, harcèlement moral et le paiement de nombreuses heures supplémentaires. » Avec une telle décision, elle pourrait voir son calvaire s'éterniser. Si le conseil de prud'hommes rejette la requête spéciale de son avocat, le jugement pourrait n'être rendu qu'en 2009 voire 2010.
« Mes amis n’ont pas à assumer »
En attendant, Laurence Dabrainville continue à galérer. « Je me suis beaucoup endettée et j'ai vécu un enfer, confie-t-elle. J'ai par exemple dû aller à l'épicerie sociale pour pouvoir manger. Et si, parfois, des amis m'hébergent, j'essaie de ne pas les embêter. Ils n'ont pas à assumer. Du coup, je dors régulièrement dans ma voiture…»
Cette situation a visiblement déconcerté son ancien chef de service, à l'époque Directeur technique national. Croisé à Saint-Etienne à l’occasion d’une conférence de presse, Aimé Jacquet a exprimé sa « grande surprise » : « J'avais beaucoup apprécié notre collaboration, ce que nous avions mis en place. Cette fille a de la qualité, des idées, un passé, je suis surpris qu'elle n'ait pas trouvé la possibilité de repartir de l'avant après la suppression de son poste. »
Pourquoi tout cela s'est-il arrêté ? Laurence Dabrainville affirme n'avoir toujours pas compris. Aimé Jacquet, lui, certifie que « la qualité de son travail n'était pas en cause ». Reconnaissant « des tensions internes (à la FFF), dans tout le secteur féminin », il rétorque que Laurence Dabrainville « n'a peut-être pas fait preuve d'assez d'ouverture sur certains projets ». Puis livre une ultime réplique : « Quand on se braque vis à vis d'une institution, on se bloque des portes. » Une ancienne connaissance de Laurence Dabrainville insiste d’ailleurs sur son franc-parler, qui « a pu déplaire et lui jouer des tours ».
Les Enfants de Don Quichotte, France 3 et « Libération »
Médusée par son sort, elle avoue souvent pleurer. Seule. « Mes proches n'ont pas à assumer », répète-t-elle. Un comité de soutien informel a tout de même vu le jour, composé d'amis, d'anciens collègues et simples sympathisants. Pour comprendre comment, il faut notamment s’intéresser à l’hiver 2006-2007. A l'époque, les médias multiplient les reportages sur l'association des Enfants de Don Quichotte, qui déploie ses tentes au bord du canal Saint-Martin à Paris afin d'interpeller l'opinion sur les conditions de vie des sans domiciles. Le 25 décembre, France 3 diffuse un sujet dans lequel certains reconnaissent Laurence Dabrainville. Deux jours plus tard, rebelote dans les colonnes du quotidien Libération. Où l'on apprend qu'elle « est là (…) simplement parce qu'elle considère avoir "déjà un pied dans la rue. Mon ex-employeur m'a licenciée sans indemnité. J'ai peur moi aussi de me retrouver dans la même situation. Il faut se rebeller, sinon voilà ce qui arrive. N'importe qui peut basculer. Le sort des SDF concerne tout le monde" ».
Sur la toile, ce nom et ce visage font tilt. Quelques internautes réagissent et relatent, consternés, la descente aux enfers de l'ancienne speakerine du Chaudron. Plusieurs mois s'écoulent, avant que "l'affaire" prenne une nouvelle tournure. En août dernier, un message intitulé "Que la vérité éclate" inonde quantité de forums. Tandis que de très virulents propos égratignent ses anciens supérieurs, on peut aussi lire que Laurence Dabrainville doit sa présence sur les bords du canal Saint-Martin au fait « qu'elle venait de passer six mois sans un euro en poche (…) du fait de la FFF ».
Longtemps silencieuse
Pour en avoir le cœur net, il faut retrouver la principale intéressée. Une quête qui, très vite, s'enlise. Laurence Dabrainville ayant quitté la Loire depuis plus de six ans, le contact s'est progressivement rompu avec l'AS Saint-Etienne, le RC Saint-Etienne, son ancien club, et le collège Saint-Louis, pour lequel elle a travaillé. C'est finalement un informateur à l'étrange adresse électronique qui relance les débats, en soufflant le nom de l'avocat chargé de défendre les intérêts de Laurence Dabrainville. Après plusieurs conversations, celui-ci assure avoir transmis la demande d'entretien de La Gazette. Sans retour.
Pourquoi un tel mutisme ? Quelques mois plus tard, elle en dévoile les raisons. « Je ne pouvais pas répondre, car j'attendais la décision de justice pour m'exprimer sans provoquer de conséquences néfastes, personnelles comme professionnelles. Je ne voulais pas risquer d'être condamnée pour diffamation, explique Laurence Dabrainville. Il ne faut pas influencer la justice. » Avant de lâcher : « Je n'étais pas toujours en état de répondre. » Traumatisée par son expérience à la FFF, elle a appris à « (se) méfier, à ne pas donner (ses) coordonnées ». Désormais, elle ne communique que par courrier électronique. « Je n'ai même pas accès à Internet, nuance-t-elle. Seulement chez des amis, ou dans des structures équipées. Ce n'est donc pas évident de communiquer, mais je ne me cache pas, je n'ai rien fait de mal. »
La preuve, puisqu'elle a fini par accepter un entretien téléphonique, après avoir fourni les coordonnées d'amis qui l'hébergent. À présent, elle accepte de témoigner sur ses « déboires psychologiques, sociaux, professionnels et financiers ». « J'espère que tout cela pourra être publié pour que la vérité éclate et que je sois réhabilitée, dit-elle. Ce qui a été fait est honteux et doit être connu. Je n'avais fait que mon travail. Cela peut arriver à n'importe qui. »
Malgré un moral sinusoïdal, elle a choisi de ne pas rendre les armes et lance quelques tacles : « Je me défends avec mes rares armes, ma tête en particulier. J'écris depuis plusieurs mois et un éditeur s'intéresse à ce projet. Si je vais jusqu'au bout, je pourrais faire des révélations car il y a beaucoup de choses à dire, j'ai travaillé avec des personnalités connues. »
Les années heureuses
Retour en arrière. Originaire du Jura, Laurence Dabrainville est arrivée dans la Loire à l'age de seize ans. « Pour pratiquer le football féminin, nous apprend-elle. Je venais alors de réaliser mon rêve, jouer au pays des Verts. » Son bonheur atteint son paroxysme lorsqu'elle se retrouve à assurer l'animation du Chaudron avec Edmond Teyssier. « Bénévolement », en plus de son emploi au sein du collège Saint-Louis, à la surveillance et à l'animation de la vie scolaire. De ces années-là, Edmond Teyssier « ne garde que des bons souvenirs ». « Elle était passionnée de football et s'était bien intégrée à l'équipe d'animation, se rappelle notre homme. Elle était heureuse de ce qu'elle faisait. Avec des moyens techniques pas aussi poussés qu'aujourd'hui, nous arrivions à faire quelque chose de bien. Je me rappelle notamment de la fois où elle s'était déguisée en mère Noël et avait jonglé sur le terrain. »
Un nouveau chapitre de la belle histoire de Laurence Dabrainville s'ouvre fin 2000. c’est à cette date que la FFF la contacte, pour occuper le poste d'animatrice nationale du football féminin. « Vivre de ma passion, c'était la cerise sur le gâteau. Surtout avec Aimé Jacquet, champion du monde, comme chef de service », se souvient-elle. Sa nouvelle vie la conduit à Paris, où elle débute le 1er mars suivant au sein de l'institution alors présidée par Claude Simonet. Elle fait équipe avec Elisabeth Loisel, sélectionneuse de l'équipe de France. Leur mission : développer la pratique féminine du football. « Comme les résultats s'amélioraient, Elisabeth Loisel a demandé à ce que je m'occupe de l'intendance des matches. Le nombre de spectateurs augmentait, les résultats commençaient à être bons », note Laurence Dabrainville. Ce que nous a confirmé Elisabeth Loisel, avant de s’envoler pour la Chine, prendre les commandes de l'équipe nationale féminine : « Nous avons eu une très bonne collaboration, Laurence était dynamique, elle avait la volonté d'aller au bout des choses. »
France/Angleterre à Geoffroy-Guichard
En 2002, les Bleues disputent deux séries de barrages qualificatifs, avec l'ambition de participer à leur premier Mondial. Corinne Diacre et ses coéquipières viennent d’abord à bout du Danemark. Place à la double confrontation décisive face à l’Angleterre. Pour le match retour, Laurence Dabrainville songe immédiatement à Saint-Etienne. Pronostiquant « 15 000 spectateurs », elle finit par faire adhérer la fédération à son choix. « Bien aidée par le district de la Loire », l'opération est un succès. Canal +, qui diffuse la partie, réalise une excellente audience alors que 23 680 personnes garnissent Geoffroy-Guichard. Une affluence longtemps record en Europe, qui tient toujours dans l'Hexagone. Déjà vainqueurs à l'aller, les Françaises récidivent. Direction les Etats-Unis, puisque la Chine, hôte initial de la compétition, abdique devant l'épidémie de pneumonie atypique (Sras). Là encore, Laurence Dabrainville fait partie du staff, comme intendante.
L'heure des premiers déboires sonne peu après. Même si de nombreux salariés endurent ce type de contrariété. « Quand on occupe un poste important, on doit toujours affronter des jalousies, de la déstabilisation interne, avec des gens médisants, pas toujours sympathiques à votre égard », analyse Laurence Dabrainville avec du recul.
Un licenciement découvert sur Internet
Le véritable coup de tonnerre se produit le 15 avril 2005. Le conseil fédéral décide que « compte tenu de l'évolution de l'animation dans le football féminin et de la création de postes identiques décentralisées dans les ligues régionales, ce poste n'a plus de raison d'être au niveau fédéral et doit être supprimé ». Une décision que notre Stéphanoise d'adoption découvre sur le site Internet de la fédération, en consultant le compte rendu de la réunion. Immédiatement, elle demande à voir ses responsables. « Aimé Jacquet, Jean-Pierre Escalette, nouveau président de la FFF, me disent qu'ils ne savent pas. Je demande pendant une semaine, sans succès. Aucun ne connaissait la raison, je trouvais cela bizarre. Personne ne m'expliquait et c'était dur à vivre », souligne-t-elle. De cette époque, Elisabeth Loisel, qui ne veut « pas en parler avec les journalistes », lâchera simplement qu'il s'agit d'une « histoire un peu floue, dont (elle) ne connaît pas les tenants et les aboutissants ».
Laurence Dabrainville vit mal cette situation : « Pendant six mois, j'essayais de trouver des choses pour travailler, j'arrivais tôt et repartais tard. Mais on confiait les tâches à mes collègues, ma ligne de téléphone portable a été supprimée… » Elle tente alors d'interpeller le comité d'entreprise, « car cela commençait à devenir difficile psychologiquement, je me demandais ce que j'avais fait ». Certaines personnes lui conseillent de démissionner. Ce qu'elle ne veut « pas (se) résoudre à faire ». Finalement, en octobre, elle reçoit un courrier la convoquant à un entretien préalable à un licenciement. Nouvelle surprise. Accompagnée in extremis par un collègue du service juridique, elle constate avec stupeur que son départ, d'abord acté pour raisons de réorientation stratégique, se fera pour « motif économique ». A l'époque, l'institution sort de trois saisons déficitaires. Et la tension règne, puisque le parquet de Paris enquête sur le déficit de l'exercice 2002-2003, qui aurait été maquillé de 14 millions à 62 000 euros. Des actes qui vaudront à Claude Simonet et Bernard Bacourt, respectivement président et trésorier, d’être condamnés à du sursis et à des amendes en avril 2007.
Primes de qualification mais pas de licenciement
Pour autant, Laurence réfute ces raisons économiques : « Ce n'est pas mon modeste salaire qui faisait un trou dans les caisses de la FFF, alors que celle-ci versait dans le même temps les primes aux joueurs et au staff pour la qualification à la Coupe du monde 2006. » S'ils avaient remporté la finale disputée face à l'Italie, Zinédine Zidane et ses vingt-deux coéquipiers auraient en plus touché 240 000 euros chacun (1). Pour rappel, celles versées lors du championnat d'Europe 2004, conclu par un triste quart de finale perdu face à la Grèce, s'élevaient à 69 000 euros par sélectionné ainsi que pour les quatre adjoints de Jacques Santini, le sélectionneur empochant le double (2). « Mais je n'étais pas jalouse des primes que touchaient mes collègues, cela me semblait juste étrange d'être licenciée pour raisons économiques au même moment », constate Laurence Dabrainville.
Son aventure à la FFF a officiellement pris fin le 8 février 2006. Le jour où elle a récupéré son ultime fiche de paie, amputée. « C'est là que ma vie précaire a démarré, observe-t-elle. Le lendemain, l'assurance chômage, estimant que j'avais touché une prime, ne m'a pas attribué d'allocations. Mon monde s'est écroulé. J'étais très mal, je venais de comprendre que je ne pourrais plus payer mon appartement, les factures. »
Démarre alors une lutte de longue haleine. Comme avant elle l'arbitre Franck Glochon ainsi qu’une partie de l'ancien staff des Bleus, évincée à l'arrivée de Raymond Domenech au poste de sélectionneur. Dans ce dernier cas, une négociation à l'amiable a en partie résolu le conflit. Avant de faire appel, Laurence Dabrainville a longtemps espéré un tel dénouement. La Fédération, elle, se contente du premier verdict. Après avoir refusé tout commentaire avant l'audience, celle-ci déclare maintenant « prendre acte » de la décision rendue par le conseil de prud’hommes. Et s'en accommode, selon les explications formulées par l’un de ses responsables : « Si nous avions un commentaire à faire ou que nous n'acceptions pas cette décision, nous aurions fait appel. »
« Un manque de respect »
« Bien que satisfaite du jugement », Laurence Dabrainville a donc choisi de poursuivre son action. A ses yeux, la FFF a fait preuve d' « un manque d'humanité, de respect ». Elle avoue même avoir envisagé le pire, elle qui n'a pas hésité à faire la manche devant le siège de la Fédération. « Je pleure beaucoup, je dors peu depuis des mois. Mais j’ai mon honneur », insiste-t-elle.
Du coup, elle attend la date de l'audience. D’ici là, « il faut continuer à survivre ». Elle effectue quelques heures de travail qui la « resocialisent », selon son expression. « Mais ce n'est pas simple, car j'ai une étiquette sur la tête et c'est difficile de s'en défaire. On me fait passer pour la coupable, alors que je suis victime. » Heureusement, les marques de soutien se sont accumulées : « J'ai pu lire quelques échos, j'ai été très touchée par certains propos dont ceux d'anciens élèves, de supporters des Verts. Cela m'a aidé à tenir. Comme je galérais seule depuis des mois, ce soutien m'a fait beaucoup de bien. » Certains internautes ligériens se sont même proposés pour l’héberger. Pour autant, Laurence Dabrainville n’a « pas prévu de revenir vivre à Saint-Étienne ». A moins que. « S’il y a du travail, je suis preneuse. »
(1) Lequipe.fr, 29 mai 2006
(2) L'Equipe, 10 Juin 2004
Elle n'a pas oublié Sainté
La fin de son passage professionnel à la Fédération française (FFF) aurait pu la dégoûter du football. Il n’en est rien, Laurence Dabrainville se dit « toujours passionnée par le jeu ». Et ajoute que « ce n'est pas ce sport qui est malsain, mais les gens qui le gèrent ». « Je joue encore de temps en temps, les samedis, confie-t-elle. Et il n'y a que quand je joue que je ne pense pas à mes problèmes. » Laurence Dabrainville, qui se souvient avoir croisé Bernard Caïazzo et Roland Romeyer il y a quelques années, suit avec toujours autant d’intérêt l'AS Saint-Etienne : « Le peuple vert reste très cher dans mon cœur. » Elle garde d'excellents souvenirs de son expérience stéphanoise, ainsi que quelques amis. « Je suis encore en contact avec John Sivebaek (NDLR : défenseur danois passé par le Forez à la fin des années 80), précise-t-elle. A l'époque, je m'occupais de son fils à Saint-Bonnet-les-Oules, et on jouait au foot tous les deux. Aujourd'hui, Christian est footballeur professionnel au Danemark, je suis très contente pour lui. »
Article paru dans la Gazette de la Loire du 15 février 2008
Autrefois speakerine de Geoffroy-Guichard, Laurence Dabrainville mène aujourd'hui un combat prud'homal contre la Fédération française de football, son employeur entre 2001 et 2006. En attendant de recevoir les indemnités de licenciement qu’elle exige, elle subsiste comme elle peut. Dans la précarité, hébergée par des amis ou passant la nuit dans sa voiture.
En football, une carrière peut très vite basculer de la lumière à la pénombre. C'est bien connu. Ce qui l'est moins, c'est que cela ne concerne pas uniquement les joueurs. Laurence Dabrainville, qui a longtemps animé les soirées de match à Geoffroy-Guichard au côté d'Edmond Teyssier, en fait l'amère expérience.
Recrutée comme animatrice nationale du football féminin par la Fédération française (FFF) en 2001 afin de « développer la discipline », elle a même assuré l'intendance des Bleues lors de la Coupe du monde 2003. Deux ans plus tard, elle découvrait sur Internet la suppression de son poste. Sans qu’elle en sache les raisons, son licenciement, pour motif économique, s'est finalement concrétisé en février 2006. « Sans indemnités ni paiement de mes 77 jours de congés, mais avec des retenues de salaire », précise-t-elle aujourd'hui.
Voilà pourquoi Laurence Dabrainville se retrouve engluée dans un combat juridique. Le 21 septembre dernier, le conseil de prud'hommes de Paris l'a confortée dans sa démarche en adressant un carton rouge à la FFF. Bilan : 32 000 euros d'indemnités pour licenciement sans cause réelle et sérieuse ainsi que 2 000 euros de dommages et intérêts pour retenue abusive sur le solde de tout compte. Si elle estime que ce jugement la réhabilite, Laurence Dabrainville a choisi de ne pas lâcher le morceau : « Je n’avais pas l’intention de multiplier les procédures, car je ne touche pas d'argent pendant ce temps-là. Et puis, de toute façon, cela ne réparera pas les maux subis. J'ai tenu à faire appel car j'ai été déboutée de deux demandes auxquelles je tiens et pour lesquelles je possède des preuves importantes, harcèlement moral et le paiement de nombreuses heures supplémentaires. » Avec une telle décision, elle pourrait voir son calvaire s'éterniser. Si le conseil de prud'hommes rejette la requête spéciale de son avocat, le jugement pourrait n'être rendu qu'en 2009 voire 2010.
« Mes amis n’ont pas à assumer »
En attendant, Laurence Dabrainville continue à galérer. « Je me suis beaucoup endettée et j'ai vécu un enfer, confie-t-elle. J'ai par exemple dû aller à l'épicerie sociale pour pouvoir manger. Et si, parfois, des amis m'hébergent, j'essaie de ne pas les embêter. Ils n'ont pas à assumer. Du coup, je dors régulièrement dans ma voiture…»
Cette situation a visiblement déconcerté son ancien chef de service, à l'époque Directeur technique national. Croisé à Saint-Etienne à l’occasion d’une conférence de presse, Aimé Jacquet a exprimé sa « grande surprise » : « J'avais beaucoup apprécié notre collaboration, ce que nous avions mis en place. Cette fille a de la qualité, des idées, un passé, je suis surpris qu'elle n'ait pas trouvé la possibilité de repartir de l'avant après la suppression de son poste. »
Pourquoi tout cela s'est-il arrêté ? Laurence Dabrainville affirme n'avoir toujours pas compris. Aimé Jacquet, lui, certifie que « la qualité de son travail n'était pas en cause ». Reconnaissant « des tensions internes (à la FFF), dans tout le secteur féminin », il rétorque que Laurence Dabrainville « n'a peut-être pas fait preuve d'assez d'ouverture sur certains projets ». Puis livre une ultime réplique : « Quand on se braque vis à vis d'une institution, on se bloque des portes. » Une ancienne connaissance de Laurence Dabrainville insiste d’ailleurs sur son franc-parler, qui « a pu déplaire et lui jouer des tours ».
Les Enfants de Don Quichotte, France 3 et « Libération »
Médusée par son sort, elle avoue souvent pleurer. Seule. « Mes proches n'ont pas à assumer », répète-t-elle. Un comité de soutien informel a tout de même vu le jour, composé d'amis, d'anciens collègues et simples sympathisants. Pour comprendre comment, il faut notamment s’intéresser à l’hiver 2006-2007. A l'époque, les médias multiplient les reportages sur l'association des Enfants de Don Quichotte, qui déploie ses tentes au bord du canal Saint-Martin à Paris afin d'interpeller l'opinion sur les conditions de vie des sans domiciles. Le 25 décembre, France 3 diffuse un sujet dans lequel certains reconnaissent Laurence Dabrainville. Deux jours plus tard, rebelote dans les colonnes du quotidien Libération. Où l'on apprend qu'elle « est là (…) simplement parce qu'elle considère avoir "déjà un pied dans la rue. Mon ex-employeur m'a licenciée sans indemnité. J'ai peur moi aussi de me retrouver dans la même situation. Il faut se rebeller, sinon voilà ce qui arrive. N'importe qui peut basculer. Le sort des SDF concerne tout le monde" ».
Sur la toile, ce nom et ce visage font tilt. Quelques internautes réagissent et relatent, consternés, la descente aux enfers de l'ancienne speakerine du Chaudron. Plusieurs mois s'écoulent, avant que "l'affaire" prenne une nouvelle tournure. En août dernier, un message intitulé "Que la vérité éclate" inonde quantité de forums. Tandis que de très virulents propos égratignent ses anciens supérieurs, on peut aussi lire que Laurence Dabrainville doit sa présence sur les bords du canal Saint-Martin au fait « qu'elle venait de passer six mois sans un euro en poche (…) du fait de la FFF ».
Longtemps silencieuse
Pour en avoir le cœur net, il faut retrouver la principale intéressée. Une quête qui, très vite, s'enlise. Laurence Dabrainville ayant quitté la Loire depuis plus de six ans, le contact s'est progressivement rompu avec l'AS Saint-Etienne, le RC Saint-Etienne, son ancien club, et le collège Saint-Louis, pour lequel elle a travaillé. C'est finalement un informateur à l'étrange adresse électronique qui relance les débats, en soufflant le nom de l'avocat chargé de défendre les intérêts de Laurence Dabrainville. Après plusieurs conversations, celui-ci assure avoir transmis la demande d'entretien de La Gazette. Sans retour.
Pourquoi un tel mutisme ? Quelques mois plus tard, elle en dévoile les raisons. « Je ne pouvais pas répondre, car j'attendais la décision de justice pour m'exprimer sans provoquer de conséquences néfastes, personnelles comme professionnelles. Je ne voulais pas risquer d'être condamnée pour diffamation, explique Laurence Dabrainville. Il ne faut pas influencer la justice. » Avant de lâcher : « Je n'étais pas toujours en état de répondre. » Traumatisée par son expérience à la FFF, elle a appris à « (se) méfier, à ne pas donner (ses) coordonnées ». Désormais, elle ne communique que par courrier électronique. « Je n'ai même pas accès à Internet, nuance-t-elle. Seulement chez des amis, ou dans des structures équipées. Ce n'est donc pas évident de communiquer, mais je ne me cache pas, je n'ai rien fait de mal. »
La preuve, puisqu'elle a fini par accepter un entretien téléphonique, après avoir fourni les coordonnées d'amis qui l'hébergent. À présent, elle accepte de témoigner sur ses « déboires psychologiques, sociaux, professionnels et financiers ». « J'espère que tout cela pourra être publié pour que la vérité éclate et que je sois réhabilitée, dit-elle. Ce qui a été fait est honteux et doit être connu. Je n'avais fait que mon travail. Cela peut arriver à n'importe qui. »
Malgré un moral sinusoïdal, elle a choisi de ne pas rendre les armes et lance quelques tacles : « Je me défends avec mes rares armes, ma tête en particulier. J'écris depuis plusieurs mois et un éditeur s'intéresse à ce projet. Si je vais jusqu'au bout, je pourrais faire des révélations car il y a beaucoup de choses à dire, j'ai travaillé avec des personnalités connues. »
Les années heureuses
Retour en arrière. Originaire du Jura, Laurence Dabrainville est arrivée dans la Loire à l'age de seize ans. « Pour pratiquer le football féminin, nous apprend-elle. Je venais alors de réaliser mon rêve, jouer au pays des Verts. » Son bonheur atteint son paroxysme lorsqu'elle se retrouve à assurer l'animation du Chaudron avec Edmond Teyssier. « Bénévolement », en plus de son emploi au sein du collège Saint-Louis, à la surveillance et à l'animation de la vie scolaire. De ces années-là, Edmond Teyssier « ne garde que des bons souvenirs ». « Elle était passionnée de football et s'était bien intégrée à l'équipe d'animation, se rappelle notre homme. Elle était heureuse de ce qu'elle faisait. Avec des moyens techniques pas aussi poussés qu'aujourd'hui, nous arrivions à faire quelque chose de bien. Je me rappelle notamment de la fois où elle s'était déguisée en mère Noël et avait jonglé sur le terrain. »
Un nouveau chapitre de la belle histoire de Laurence Dabrainville s'ouvre fin 2000. c’est à cette date que la FFF la contacte, pour occuper le poste d'animatrice nationale du football féminin. « Vivre de ma passion, c'était la cerise sur le gâteau. Surtout avec Aimé Jacquet, champion du monde, comme chef de service », se souvient-elle. Sa nouvelle vie la conduit à Paris, où elle débute le 1er mars suivant au sein de l'institution alors présidée par Claude Simonet. Elle fait équipe avec Elisabeth Loisel, sélectionneuse de l'équipe de France. Leur mission : développer la pratique féminine du football. « Comme les résultats s'amélioraient, Elisabeth Loisel a demandé à ce que je m'occupe de l'intendance des matches. Le nombre de spectateurs augmentait, les résultats commençaient à être bons », note Laurence Dabrainville. Ce que nous a confirmé Elisabeth Loisel, avant de s’envoler pour la Chine, prendre les commandes de l'équipe nationale féminine : « Nous avons eu une très bonne collaboration, Laurence était dynamique, elle avait la volonté d'aller au bout des choses. »
France/Angleterre à Geoffroy-Guichard
En 2002, les Bleues disputent deux séries de barrages qualificatifs, avec l'ambition de participer à leur premier Mondial. Corinne Diacre et ses coéquipières viennent d’abord à bout du Danemark. Place à la double confrontation décisive face à l’Angleterre. Pour le match retour, Laurence Dabrainville songe immédiatement à Saint-Etienne. Pronostiquant « 15 000 spectateurs », elle finit par faire adhérer la fédération à son choix. « Bien aidée par le district de la Loire », l'opération est un succès. Canal +, qui diffuse la partie, réalise une excellente audience alors que 23 680 personnes garnissent Geoffroy-Guichard. Une affluence longtemps record en Europe, qui tient toujours dans l'Hexagone. Déjà vainqueurs à l'aller, les Françaises récidivent. Direction les Etats-Unis, puisque la Chine, hôte initial de la compétition, abdique devant l'épidémie de pneumonie atypique (Sras). Là encore, Laurence Dabrainville fait partie du staff, comme intendante.
L'heure des premiers déboires sonne peu après. Même si de nombreux salariés endurent ce type de contrariété. « Quand on occupe un poste important, on doit toujours affronter des jalousies, de la déstabilisation interne, avec des gens médisants, pas toujours sympathiques à votre égard », analyse Laurence Dabrainville avec du recul.
Un licenciement découvert sur Internet
Le véritable coup de tonnerre se produit le 15 avril 2005. Le conseil fédéral décide que « compte tenu de l'évolution de l'animation dans le football féminin et de la création de postes identiques décentralisées dans les ligues régionales, ce poste n'a plus de raison d'être au niveau fédéral et doit être supprimé ». Une décision que notre Stéphanoise d'adoption découvre sur le site Internet de la fédération, en consultant le compte rendu de la réunion. Immédiatement, elle demande à voir ses responsables. « Aimé Jacquet, Jean-Pierre Escalette, nouveau président de la FFF, me disent qu'ils ne savent pas. Je demande pendant une semaine, sans succès. Aucun ne connaissait la raison, je trouvais cela bizarre. Personne ne m'expliquait et c'était dur à vivre », souligne-t-elle. De cette époque, Elisabeth Loisel, qui ne veut « pas en parler avec les journalistes », lâchera simplement qu'il s'agit d'une « histoire un peu floue, dont (elle) ne connaît pas les tenants et les aboutissants ».
Laurence Dabrainville vit mal cette situation : « Pendant six mois, j'essayais de trouver des choses pour travailler, j'arrivais tôt et repartais tard. Mais on confiait les tâches à mes collègues, ma ligne de téléphone portable a été supprimée… » Elle tente alors d'interpeller le comité d'entreprise, « car cela commençait à devenir difficile psychologiquement, je me demandais ce que j'avais fait ». Certaines personnes lui conseillent de démissionner. Ce qu'elle ne veut « pas (se) résoudre à faire ». Finalement, en octobre, elle reçoit un courrier la convoquant à un entretien préalable à un licenciement. Nouvelle surprise. Accompagnée in extremis par un collègue du service juridique, elle constate avec stupeur que son départ, d'abord acté pour raisons de réorientation stratégique, se fera pour « motif économique ». A l'époque, l'institution sort de trois saisons déficitaires. Et la tension règne, puisque le parquet de Paris enquête sur le déficit de l'exercice 2002-2003, qui aurait été maquillé de 14 millions à 62 000 euros. Des actes qui vaudront à Claude Simonet et Bernard Bacourt, respectivement président et trésorier, d’être condamnés à du sursis et à des amendes en avril 2007.
Primes de qualification mais pas de licenciement
Pour autant, Laurence réfute ces raisons économiques : « Ce n'est pas mon modeste salaire qui faisait un trou dans les caisses de la FFF, alors que celle-ci versait dans le même temps les primes aux joueurs et au staff pour la qualification à la Coupe du monde 2006. » S'ils avaient remporté la finale disputée face à l'Italie, Zinédine Zidane et ses vingt-deux coéquipiers auraient en plus touché 240 000 euros chacun (1). Pour rappel, celles versées lors du championnat d'Europe 2004, conclu par un triste quart de finale perdu face à la Grèce, s'élevaient à 69 000 euros par sélectionné ainsi que pour les quatre adjoints de Jacques Santini, le sélectionneur empochant le double (2). « Mais je n'étais pas jalouse des primes que touchaient mes collègues, cela me semblait juste étrange d'être licenciée pour raisons économiques au même moment », constate Laurence Dabrainville.
Son aventure à la FFF a officiellement pris fin le 8 février 2006. Le jour où elle a récupéré son ultime fiche de paie, amputée. « C'est là que ma vie précaire a démarré, observe-t-elle. Le lendemain, l'assurance chômage, estimant que j'avais touché une prime, ne m'a pas attribué d'allocations. Mon monde s'est écroulé. J'étais très mal, je venais de comprendre que je ne pourrais plus payer mon appartement, les factures. »
Démarre alors une lutte de longue haleine. Comme avant elle l'arbitre Franck Glochon ainsi qu’une partie de l'ancien staff des Bleus, évincée à l'arrivée de Raymond Domenech au poste de sélectionneur. Dans ce dernier cas, une négociation à l'amiable a en partie résolu le conflit. Avant de faire appel, Laurence Dabrainville a longtemps espéré un tel dénouement. La Fédération, elle, se contente du premier verdict. Après avoir refusé tout commentaire avant l'audience, celle-ci déclare maintenant « prendre acte » de la décision rendue par le conseil de prud’hommes. Et s'en accommode, selon les explications formulées par l’un de ses responsables : « Si nous avions un commentaire à faire ou que nous n'acceptions pas cette décision, nous aurions fait appel. »
« Un manque de respect »
« Bien que satisfaite du jugement », Laurence Dabrainville a donc choisi de poursuivre son action. A ses yeux, la FFF a fait preuve d' « un manque d'humanité, de respect ». Elle avoue même avoir envisagé le pire, elle qui n'a pas hésité à faire la manche devant le siège de la Fédération. « Je pleure beaucoup, je dors peu depuis des mois. Mais j’ai mon honneur », insiste-t-elle.
Du coup, elle attend la date de l'audience. D’ici là, « il faut continuer à survivre ». Elle effectue quelques heures de travail qui la « resocialisent », selon son expression. « Mais ce n'est pas simple, car j'ai une étiquette sur la tête et c'est difficile de s'en défaire. On me fait passer pour la coupable, alors que je suis victime. » Heureusement, les marques de soutien se sont accumulées : « J'ai pu lire quelques échos, j'ai été très touchée par certains propos dont ceux d'anciens élèves, de supporters des Verts. Cela m'a aidé à tenir. Comme je galérais seule depuis des mois, ce soutien m'a fait beaucoup de bien. » Certains internautes ligériens se sont même proposés pour l’héberger. Pour autant, Laurence Dabrainville n’a « pas prévu de revenir vivre à Saint-Étienne ». A moins que. « S’il y a du travail, je suis preneuse. »
(1) Lequipe.fr, 29 mai 2006
(2) L'Equipe, 10 Juin 2004
Elle n'a pas oublié Sainté
La fin de son passage professionnel à la Fédération française (FFF) aurait pu la dégoûter du football. Il n’en est rien, Laurence Dabrainville se dit « toujours passionnée par le jeu ». Et ajoute que « ce n'est pas ce sport qui est malsain, mais les gens qui le gèrent ». « Je joue encore de temps en temps, les samedis, confie-t-elle. Et il n'y a que quand je joue que je ne pense pas à mes problèmes. » Laurence Dabrainville, qui se souvient avoir croisé Bernard Caïazzo et Roland Romeyer il y a quelques années, suit avec toujours autant d’intérêt l'AS Saint-Etienne : « Le peuple vert reste très cher dans mon cœur. » Elle garde d'excellents souvenirs de son expérience stéphanoise, ainsi que quelques amis. « Je suis encore en contact avec John Sivebaek (NDLR : défenseur danois passé par le Forez à la fin des années 80), précise-t-elle. A l'époque, je m'occupais de son fils à Saint-Bonnet-les-Oules, et on jouait au foot tous les deux. Aujourd'hui, Christian est footballeur professionnel au Danemark, je suis très contente pour lui. »
Article paru dans la Gazette de la Loire du 15 février 2008